L’Institut Simone-De Beauvoir de l’Université Concordia est en deuil, ainsi que de nombreuses et nombreux universitaires et membres de la communauté en général. La chercheuse associée Abby Lippman, féministe inlassable, experte et militante en santé des femmes, Juive antisioniste travaillant pour la paix, mentore pour plusieurs, est décédée chez elle le 26 décembre, à l’âge de 78 ans. Elle laisse derrière elle son fils Chris (Zeke) Hand, sa fille Jessica Hand, ses petits-enfants adorés Seonaid et Maxwell et son frère Marc Lippman. Au mois d’avril aura lieu une célébration commémorative à l’Université Concordia, dont les détails seront partagés dès que possible. Entretemps, celles et ceux qui le désirent peuvent faire un don à sa mémoire au Foyer autochtone pour femmes de Montréal, une organisation qu’elle appréciait et pour laquelle elle sollicitait des contributions quelques jours à peine avant son décès (http://www.nwsm.info/donate/).
Abby Lippman est née le 11 décembre 1939. Elle a reçu son baccalauréat en littérature de l’Université Cornell. Elle a ensuite travaillé à New York pendant plusieurs années comme écrivaine et chercheuse. Elle est arrivée à Montréal en 1973 pour poursuivre des recherches doctorales à l’Université McGill. Sa thèse, en génétique humaine, soulignait l’importance de considérer les opinions, les besoins, les perceptions et les volontés des bénéficiaires de conseils en génétique. Elle a continué à privilégier l’empowerment des personnes à l’endroit de la science pendant toute sa carrière.
Devenue professeure au Département d’épidémiologie, de biostatistique et de santé au travail de l’Université McGill, elle a écrit de nombreux articles scientifiques et est devenue une conférencière très prisée. Elle a développé les concepts de « génétisation » (la tendance à surévaluer la contribution des gènes comme déterminants de la santé humaine) et de « néomédicalisation » (la création de maladies par l’industrie pharmaceutique). Elle s’est intéressée au développement de nouvelles technologies médicales, y compris celles touchant la reproduction humaine. Elle a participé activement aux discussions citoyennes touchant ces
technologies, au Québec, au Canada et aux États-Unis.
Féministe convaincue, Lippman a poursuivi sa carrière en recherche tout en militant activement pour la santé des femmes et pour la justice sociale. Elle s’est impliquée, entre autres, au sein du Réseau canadien pour la santé des femmes (coprésidente), de la Women and Health Protection (cofondatrice), du Advisory Committee for the Council for Responsible Genetics (É.-U.), et de Head and Hands, un organisme communautaire pour les jeunes de Montréal (présidente du CA).
Après avoir pris sa retraite de l’Université McGill et obtenu son statut de professeure émérite, elle a continué à épauler les étudiantes et étudiants. Elle a été accueillie comme chercheuse associée à l’Institut Simone-De Beauvoir (ISdB) de l’Université Concordia et y a côtoyé des féministes engagées pour la justice sociale. L’ISdB lui a offert un espace pour qu’elle puisse poursuivre ses recherches, ses écrits, et ses activités militantes. Son intérêt pour la santé des femmes l’a rapidement amenée à collaborer avec Geneviève Rail, professeure chercheuse en études féministes et culturelles de la santé. En tant que chercheuse associée, Abby s’est affairée à lire, à faire des recherches, à rédiger des articles scientifiques, des recensions de livre et des textes d’opinion.
Elle marchait partout, jour et soir, pour assister à d’innombrables réunions, séminaires et évènements militants. La professeure Kimberley Manning, directrice de l’ISdB livre un témoignage éloquent : « Abby était une des premières à m’accueillir à l’Institut. Avant même mon arrivée comme directrice, elle m’a dressé un portrait des défis et plaisirs qui m’attendaient. Chaleureuse, généreuse, et férocement engagée dans les multiples facettes de l’action féministe, la présence remarquable d’Abby marquait le quotidien de l’ISdB ». Lippman était impliquée dans différents évènements organisés par les chercheuses associées de l’ISdB. Elle était une mentore auprès de plusieurs jeunes femmes désireuses de remettre en question le modèle biomédical et patriarcal des soins de santé. Elle a collaboré avec Geneviève Rail, chercheuse principale d’une recherche sur les discours entourant le virus du papillome humain (VPH) au Canada et ses conséquences sur les jeunes filles recherche soutenue financièrement par les Instituts de recherche en santé du Canada). Des entrevues effectuées à travers le pays avec des filles et leurs parents ont révélé un manque généralisé d’information sur le vaccin et, plus rarement, des effets secondaires importants à la suite de la vaccination.
En 2015, Lippman et Rail ont parlé de cette recherche dans un texte d’opinion publié par le journal Le Devoir, demandant un moratoire sur la vaccination VPH au Québec, en attendant une investigation « indépendante » (de l’industrie pharmaceutique). Cet article a déclenché une polémique enflammée typique de celles suscitées par Lippman, Rail et d’autres chercheuses féministes osant mettre en doute les affirmations des communautés médicale et pharmaceutique. Selon elles, « en santé des femmes, l’histoire est jonchée d’avis médicaux abandonnés après avoir été remis en question par des femmes avisées ». Les résultats de l’étude seront publiés cette année. Avec le départ de Lippman, Rail dit pleurer « une chercheuse rigoureuse et mon amie, ma coloc de bureau et mon modèle ». Elle ajoute « Abby était une alliée pour tant de personnes dans tant d’organisations progressistes. Elle était une pionnière et une géante dans le domaine de la santé des femmes. C’est une perte énorme pour notre Institut et pour la santé des femmes en général ».
Tout en préservant son accent prononcé qui témoignait de ses origines brooklynoises, Lippman a fréquenté les communautés francophones et anglophones et a contribué à des organisations telles que la Fédération
québécoise pour le planning des naissances, la Fédération des femmes du Québec, le Réseau québécois d’action pour la santé des femmes, À bâbord!, Chez Doris, le Centre communautaire des femmes sud-asiatiques, l’organisme Action cancer du sein Québec, le Center for Gender Advocacy de l’Université Concordia, le réseau Biojest, et plusieurs autres. Elle s’est aussi identifiée à plusieurs causes sociales. Militante socialiste de longue date, elle a accordé beaucoup de temps et d’énergie aux droits de la personne des Palestiniens. « Elle était derrière toutes les causes progressistes » a dit Rail, en mentionnant l’implication de Lippman dans le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions) dirigé contre le gouvernement d’Israël. Militante des mouvements Independent Jewish Voices (IJV) et Palestiniens et Juifs unis (PAJU), elle était également membre fondatrice du College and University Workers United (CUWU) qui a appuyé le mouvement BDS. Celles et ceux qui ont connu Lippman témoignent d’une constante dans sa vie : être trop occupée ! Par exemple, quelques jours avant son décès, elle a dû manquer une réunion d’IJV parce qu’elle voulait passer du temps avec son petit-fils Max. Elle a toutefois trouvé le temps d’offrir son appui à la mosquée ayant subi les attaques d’islamophobes (à la suite du reportage scandaleusement erroné de TVA).
La passion et l’énergie d’Abby Lippman vont nous manquer !